Le chiffre est réel, à peu de chose près.
Pas dans un cadre méthodique avec grille de notation — mais sur plusieurs années, à chaque fois qu’un modèle inconnu me tombait sous la main dans une papeterie ou un salon d’art. Je l’achetais, je le testais sur Bristol 300g, et la plupart du temps, j’en revenais déçu.
Voici ce que j’ai vraiment retenu.
Le Bic Cristal est ennuyeux. Et c’est pour ça qu’il est parfait.
Tout le monde commence par là, et presque tout le monde finit par en revenir. Le Bic Cristal n’a pas de personnalité. Il ne fait rien d’inattendu. L’encre ne bave pas, ne saute pas, ne varie quasiment pas avec la pression. Il est prévisible à un degré qui frise l’indifférence.
C’est exactement ce qu’il me faut quand je travaille sur une zone dense. Pas de surprise. Pas de blob d’encre qui surgit au milieu d’un visage après quatre-vingts minutes de concentration. Le Bic Cristal livre ce qu’il promet, heure après heure. Pour un travail qui repose sur l’accumulation — des centaines, des milliers de traits — la fiabilité vaut de l’or.
J’utilise aussi les Bic de couleur de la gamme artistique. L’encre bleue n’est pas simplement “moins noire” — elle a une température différente, une façon de modifier la perception des zones d’ombre qui m’intéresse dans certaines œuvres. J’ai appris à traiter chaque couleur comme un outil à part entière, pas comme un noir de substitution.
Les stylos “premium” ont souvent un problème d’ego
J’ai testé des stylos à dix, quinze, vingt euros. Certains sont magnifiques à tenir en main. Rechargeable, laqué, lourd juste comme il faut. L’encre coule avec une fluidité qui donne envie de faire des boucles. Et c’est là le piège.
Une encre trop fluide pour le gribouillis dense, c’est une encre qui s’étale sous la main, qui transforme une zone de travail en pâté brillant. Le papier ne digère pas ce surplus. La ligne reste belle — mais elle n’obéit plus.
Ce que j’ai appris : méfiez-vous des stylos qui ont trop de caractère.
Ce que le support fait au stylo — et c’est là que tout se joue vraiment
On parle beaucoup du stylo. On parle presque jamais du fait que le même stylo se comporte différemment selon ce sur quoi il pose.
Sur Bristol 300g lisse, le Bic Cristal glisse avec peu de résistance et l’encre accroche parfaitement. Sur un papier aquarelle texturé, la bille “saute” dans les creux — la ligne devient discontinue, tramée, presque granuleuse. C’est parfois voulu, et alors c’est magnifique. La plupart du temps, ça ne l’est pas.
J’ai essayé la toile — apprêtée, non apprêtée. Sur toile non apprêtée, la bille accroche trop, le geste devient saccadé, le trait perd toute fluidité. Sur toile apprêtée au gesso, ça dépend de l’épaisseur du passage : un gesso lisse accepte le stylo, un gesso brossé avec du relief vous résiste. Ce n’est pas une question de qualité du stylo — c’est une question de dialogue entre l’outil et la surface. Ce dialogue, on l’apprend à la main, pas dans les notices.
La technique mixte : un territoire d’expériences
C’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes — et vraiment imprévisibles.
Quand on pose le stylo bille sur une couche d’acrylique séchée, tout dépend de la finition de cette couche. Une surface mate accepte l’encre correctement. Une surface satinée ou brillante, et la bille ne mord plus — elle glisse, l’encre perle, la ligne disparaît presque. J’ai perdu plusieurs heures de travail comme ça, à constater qu’un trait qui semblait posé s’effaçait au moindre frottement.
Les marqueurs acryliques de type Posca ouvrent d’autres possibilités. Leur encre opaque sur une construction au stylo bille permet de travailler en réserve, de faire surgir des zones de lumière dans un gribouillis très dense — à condition de maîtriser l’ordre des couches et d’anticiper ce qui va recouvrir quoi.
J’ai aussi exploré des encres non conventionnelles, dont le brou de noix. Ses teintes chaudes, entre le brun et l’ocre, créent avec le noir du stylo bille des harmonies que l’acrylique ne produit pas. Le brou de noix est capricieux — il réagit à l’humidité du papier, il vieillit différemment selon les supports — mais c’est précisément cette imprévisibilité qui m’intéresse. L’œuvre garde une part de hasard maîtrisé qu’aucun outil numérique ne pourrait simuler.
La gravure sur cuivre : là où le stylo bille rencontre la taille-douce
Une direction inattendue a émergé de ces explorations : adapter mes œuvres au stylo bille à la gravure sur cuivre. Non pas pour les reproduire à l’identique, mais pour les réinterpréter dans un médium qui a ses propres contraintes et sa propre beauté.
Ces œuvres sont toutes réalisées en monotype — un seul tirage par matrice. Ce n’est pas un choix par défaut : c’est une conséquence directe des techniques non conventionnelles que j’utilise sur le cuivre, qui rendent impossible la reproduction parfaite d’un second exemplaire identique. Le monotype est ici une nécessité qui devient une valeur. Chaque tirage est, comme chaque dessin au stylo bille, unique et irréproductible.
Il y a quelque chose de cohérent dans cette trajectoire : le stylo bille n’a pas de Ctrl+Z, et le monotype non plus.
Ce qu’une vingtaine d’expériences m’ont vraiment appris
Que le bon outil n’existe pas en dehors du contexte dans lequel on l’utilise. Le Bic Cristal sur Bristol 300g, c’est un accord parfait. Le même Bic sur une toile grainée, c’est une lutte permanente.
Et que la recherche du matériau idéal est, dans une certaine mesure, une façon élégante de remettre à plus tard le moment de s’asseoir et de travailler.
Mon vingt-et-unième stylo, je l’ai rangé sans l’ouvrir.
Mes oeuvres sont le reflets de ces expérimentations, vous pouvez les découvrir sur ma galerie en ligne.

