Ma Vie avec la Photographie : de l’Argentique au Numérique

Dans ma biographie, j’évoque mon activité de photographe, que je pratique depuis l’âge de 12 ans. Ce qui a commencé comme un simple loisir s’est rapidement transformé en une passion sérieuse, au point de remporter quelques prix lors de concours. L’un d’eux m’a même valu d’être exposé au Centre Pompidou pendant quelques semaines — une véritable consécration pour un amateur comme moi.

J’ai un temps envisagé d’en faire mon métier, mais je craignais d’être cantonné à des travaux de commande et de perdre ainsi ma liberté de création. Je me suis donc orienté vers des études de droit, qui m’ont conduit vers le métier de directeur d’hôpital — une voie nettement plus rassurante aux yeux de mes parents, et qui m’offrait la sécurité financière nécessaire pour continuer à mener une vie personnelle et artistique épanouie.


Les Débuts : le Noir et Blanc comme École de Rigueur

Après mes tout débuts sur Instamatic, ayant pour seul réglage une position “soleil” ou “nuageux”, j”ai exploré de nombreuses voies, en commençant naturellement par le noir et blanc, avec un reflex Fujica ST801, appareil semi-automatique qui m’a permis d’apprendre les bases de la “vraie” photographie. Cela répondait à des contraintes à la fois financières et pratiques, car dans les années 80, le développement et le tirage photo étaient aussi complexes que coûteux. À cette époque, mon cousin Frédéric Montera, lui aussi passionné de photographie, m’a offert la possibilité de partager avec lui un véritable laboratoire photo installé au fond de son garage — ce qui était autrement plus confortable que de squatter la salle de bain familiale !

Le noir et blanc, par son unité de tons, oblige à construire une photographie à partir de sa seule structure — ce que l’on appellerait le motif en peinture. Sans la couleur pour guider le regard ou rattraper une composition confuse, j’ai appris à cadrer avec rigueur, mais aussi à travailler l’image en laboratoire pour lui donner un supplément d’âme.

Mes principales sources d’inspiration sont venues à cette époque de Fulvio Roiter, photographe vénitien célèbre pour ses images du Carnaval de Venise, qui cultivait un minimalisme élégant parfaitement adapté au noir et blanc — bien qu’il travaillât aussi en couleur. Mais mon maître à penser absolu reste Sebastião Salgado, dont la maîtrise de la structure, des valeurs et de la lumière en noir et blanc reste pour moi une référence absolue.

Couple marchant dans le brouillard près d'un bateau sur l'eau.
Un couple se promène le long d’un quai brumeux, l’eau et un grand bateau à leurs côtés. L’atmosphère mystérieuse de cette journée embrumée invite à la contemplation. Fulvio Roiter

La Couleur et la Diapositive : une École de l’Exigence

J’ai bien sûr aussi exploré la couleur, en produisant des diapositives lors de mes voyages et de mes séances de macro-photographie. Le choix de la diapositive était là encore en partie économique, mais aussi qualitatif : les tirages 10×15 automatisés ne me satisfaisaient ni par leur format, ni par leur qualité d’exécution. Avec mon cousin Frédéric, j’ai également expérimenté le tirage Cibachrome pour obtenir des images de plus grand format. Toutefois, interpréter une image pour lui donner, par exemple, une densité dramatique sans provoquer une dérive des couleurs relevait du défi. Le procédé était particulièrement difficile à maîtriser manuellement, ne serait-ce que pour maintenir la température des bains dans l’étroite fourchette autorisée.

La pratique de la diapositive — qui n’autorise aucun recadrage — s’est révélée une école de rigueur implacable. Dès le déclenchement, il faut visualiser l’ensemble de la scène en une fraction de seconde : composition générale, gestion des contrejours, zones trop sombres, bon moment à saisir… La dynamique des films inversibles, c’est-à-dire leur capacité à retranscrire à la fois les hautes lumières et les zones sombres sans les boucher, étant relativement faible, la marge d’erreur était quasi nulle. Heureusement, les reflex de l’époque disposaient déjà au moins de l’automatisme d’exposition, et certains modèles étaient équipés de l’autofocus — on avait déjà fort à faire sans cela. Et bien sûr, impossible de vérifier son image sur un écran : on ne découvrait ses erreurs qu’en allant récupérer ses diapositives chez le photographe.


Le Numérique : une Liberté Créative Inédite

Le noir et blanc et la diapositive m’ont ainsi appris, à la dure, comment composer une image. Aujourd’hui, je cadre mes photos de manière quasi inconsciente. Les automatismes modernes me gênent parfois — je les désactive régulièrement pour reprendre la main — mais j’apprécie énormément le passage au numérique, qui offre une liberté de traitement absolument remarquable, en particulier en couleur. Quiconque a pataugé dans les révélateurs, bains d’arrêt, fixateurs et autres blanchiments comprendra de quoi je parle. Le masquage n’est plus aléatoire d’un tirage à l’autre, et le rendu parfait à l’impression n’est plus qu’une question de calibration.

Adepte des capteurs numériques, j’apprécie également les possibilités qu’offre l’intelligence artificielle pour éliminer les éléments perturbateurs dans une image. Quiconque a tenté de supprimer un simple fil électrique sur Photoshop dans les années 90 comprendra immédiatement ce que je veux dire. Par ailleurs, les capteurs des appareils actuels les plus évolués atteignent des sensibilités hallucinantes, permettant de photographier des scènes dans une obscurité autrefois totalement inapprochable. Quant à leur définition, elle est sans appel comparée à celle du Kodachrome — qui fut longtemps la référence absolue des films inversibles — dont la définition plafonnait à l’équivalent de 4 ou 5 mégapixels, là où un capteur standard offre aujourd’hui une vingtaine de mégapixels, voire le double ou le triple pour les modèles les plus performants.

Foule sous un grand arbre, rayons de lumière filtrant.
Une foule se rassemble sous un arbre imposant, où des rayons de soleil filtrent à travers une brume légère. Cette scène en noir et blanc capture un moment de vie et de communauté. Sebastião Salgado

De la Photographie à la Peinture : un Héritage Visuel

Cette longue histoire avec la photographie n’est pas sans influencer profondément ma création picturale. Mes compositions sont davantage celles d’un photographe que d’un peintre : je conçois mes futurs dessins en épurant le motif, en cherchant l’essentiel. Mon rapport à la couleur reste encore expérimental, et j’aime profondément la simplicité du noir et blanc, ainsi que sa capacité à créer une forme d’abstraction dans une image réaliste. Il suffit de comparer un nu en noir et blanc à un nu en couleur pour constater que la charge érotique éventuelle n’est pas du tout perçue avec la même intensité en monochrome.

J’ai également évolué vers les nouvelles technologies. J’utilise mon ordinateur pour construire mes futures images, les corriger et les repenser dans l’espace virtuel avant de les matérialiser sur papier ou sur toile. Rien ne justifie de refuser qu’une esquisse puisse être amendée autant que nécessaire — tout comme un négatif n’est en aucun cas une image achevée. Les négatifs de Sebastião Salgado n’ont d’ailleurs rien à voir avec ses images finales, retravaillées maintes et maintes fois avant d’atteindre le résultat que l’on admire. Le processus de création est global, de l’idée à la matérialisation. Les outils numériques d’aujourd’hui — en graphisme comme en musique — offrent à la fois des possibilités infinies et des contraintes spécifiques avec lesquelles l’esprit créateur doit composer, et qu’il lui faut parfois détourner avec ingéniosité.

Portrait en noir et blanc d'un jeune enfant au regard sérieux.Dessin abstrait d'un visage d'enfant avec des lignes enchevêtrées.
Enfant d’un orphelinat malgache, photographié en 2000, dont j’ai tiré un dessin au stylo bille. Jean-Marc Tourreilles